Est-ce qu’on pourrait parler d’autre chose?

scenarioRoz Chast
dessinRoz Chast
editeurGallimard
annee2015
notesAlbum broché de 240 pages au format 19×26

Après “Vers la sortie” de Joyce Farmer, “Est ce qu’on pourrait parler d’autre chose?” est un nouvel album d’un auteur américain sur le perte d’autonomie de ses parents vieillissants.
Les parents  de Roz sont nés tous deux en 1912, se connaissant dès l’enfance, ils vont traverser le XXème siècle et toutes ses difficultés sans jamais se séparer.
Roz est née lorsque sa mère avait déjà 42 ans et a grandi dans cette complicité sans faille mais avec une éducation austère. Devenue adulte ses parents se font un point d’honneur de ne jamais rien demander à Roz, de ne pas la déranger. Dans les années 90, Roz a 40 ans, il est temps de faire des enfants, de quitter New York pour une vie plus saine à la campagne, l’éloignement, la vie familiale et le travail, le besoin de fuir l’endroit où elle a grandi sans être heureuse, le déni du vieillissement, sujet tabou chez ses parents font qu’il se passera une décennie sans qu’elle retourne les voir une seule fois à leur domicile.

Puis le besoin impérieux de rendre visite la saisit quelques jours avant les attentats du 11 septembre 2001.
Sa mère qui avait passé sa vie à faire le ménage semblait avoir abandonné toute velléité à combattre la poussière tant celle-ci s’était accumulée et avait infiltré chaque interstice. Cette négligence fait prendre conscience à Roz que ses parents sont passés dans une autre phase de la vie, celle du très grand âge où leurs priorités sont devenues différentes.
Débute un rituel de visites toutes les 2 semaines, visites toujours émotionnellement difficiles, même les nouvelles quasi quotidiennes par téléphone apportent leur lot de surprises, ses parents prennent des risques souvent insensés et n’en font qu’à leur tête.
La description des traits de caractères, de leurs personnalités, de leurs anecdotes de vie est à pleurer de rire: un père tellement hyper anxieux qu’il ne fait strictement rien de manuel et qui pense qu’une catastrophe va arriver à chaque instant.
Une mère  hyperactive, tyrannique, intransigeante.

Pas simple de revenir dans la vie de ses parents quand 30 ans ont passé.
A 93 ans, ils continuent à décliner mais évitent de parler de la mort, de la succession, Roz fait appel à un avocat spécialisé qui fera le point sur tout ce qu’ils possèdent.
Un jour, une mauvaise chute, et c’est l’hospitalisation de sa mère, qui amplifie la désorientation de son père et Roz se retrouve avec son père à la maison pour 2 semaines jusqu’au retour à domicile de sa mère.
Refus et obstination empêchent de mettre toute aide extérieure en place, sauf du portage de repas après bien des refus.
L’année 2006 voit leur dépendance s’accentuer inexorablement, de sorte qu’ils finissent par accepter l’intrusion d’une aide à domicile.
Une énième chute et c’est l’entrée dans une résidence services, ils sont tellement diminués qu’ils n’ont plus la force de refuser.
Contre toute attente, tant bien que mal, ses parents s’adaptent à leur nouvelle demeure, ils apprennent à se resocialiser, eux qui ont vécu si longtemps repliés sur eux-mêmes.
Un jour son père se fracture la hanche, allongé pendant des semaines, dépressif, victime d’escarres, Roz assiste impuissante à son inexorable déclin jusqu’au 17 octobre 2007.
Sa mère est veuve désormais, contre toute attente, les premiers mois elle ne s’en sort pas si mal psychologiquement. Les mois passent mais à 96 ans, sa santé déjà pas très brillante s’est mise elle aussi à décliner rapidement. Elle perd maintenant ses capacités intellectuelles et décline pendant de longs mois jusque septembre 2009.

Fin de vie, perte d’autonomie, déni de la perte des facultés, culpabilité et épuisement des aidants, relations complexes que l’on développe avec ses parents, ce livre nous plonge avec émotion dans toutes ces réalités.
C’est drôle, émouvant, rempli d’anecdotes, brillant.
Une des meilleures bandes dessinées que j’ai eu loisir de lire et qui fait complètement écho à mon propre métier qui consiste à m’occuper des personnes âgées dépendantes.
Indispensable!

Analyse croisée avec celle de Carole Avril sur son site Litterature et Santé.

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Est-ce qu'on pourrait parler d'autre chose?
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