Lucien Laby: médecin dessinateur

labyportrait1L. Laby à l’école de médecine en 1913 Lucien Laby possède assurément une place à part parmi les dessinateurs. Peu furent comme lui aussi prolifique tout en exerçant un autre métier – et pas de ceux qui laissent habituellement du temps libre – en effet, il pratiqua son art graphique tout en exerçant la médecine générale dans le village de Marle dans l’Aisne pendant un demi-siècle !

L’avant-guerre
Son grand-père et son père furent pharmaciens à Reims. Il y nait le 1er juillet 1892 puis réside à Lignières dans la Somme lorsqu’il débute ses études de médecine à l’école de santé militaire de Lyon. Par tradition l’internat des Hospices Civils lyonnais foisonne de jeunes dessinateurs recouvrant les salles de garde de fresques réputées, certainement doué pour le dessin, Laby fréquente ce milieu stimulant son talent.

Dès 1913 il place des dessins (qu’il signera rapidement par Luc By mais aussi L By, Laby) dans la revue d’humour médical Le Rictus, éditée à Paris. En 1914, il est remarqué lors du 3ème salon des étudiants à Lyon. Il y reviendra en 1921 lors du 5ème salon (qui prendra le nom de 1er Salon des Humoristes) et exposera les « Croquis d’Outre-Rhin »

La première guerre mondiale
Lorsque la « Grande Guerre » éclate, reflet de l’époque et de son éducation sans doute, c’est avec un enthousiasme certain que le jeune étudiant s’engage comme médecin auxiliaire dans la 56 ème Division d’Infanterie puis traversera les pires batailles (Marne, Verdun, Somme) au sein du 294 RI.
Lucien Laby écrit quasiment au jour le jour ce qu’il vit comme médecin, comme soldat. Ce n’est qu’après sa mort que sa petite fille retrouvera ce témoignage à l’intérêt historique indéniable dans la mesure où il existe moins d’une vingtaine de témoignages de médecins ayant participé au front de la Grande Guerre. En 2001 parait « Les carnets de l’aspirant Laby».
Outre le récit, Lucien Laby passionné par le dessin depuis des années et qui a déjà réussi à intéresser des journaux comme le Rictus agrémente ses notes de dessins réalistes.
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Dessin illustrant le poste de secours en mai 1916

Si quelques-uns de ces dessins sont repris dans son livre témoignage, il convient de signaler que parallèlement aux carnets qu’il noircit de récits, Laby réalise des dessins humoristiques quasiment chaque jour : scènes de guerre, soldats, amis d’infortune, rencontres lors de ces permissions. Ce sont 18 carnets de formats différents qu’il a ainsi remplis durant ces 4 années !
Il est légitime de penser que ses dessins humoristiques l’aidèrent à traverser les horreurs qu’il décrivait avec une incroyable lucidité.
Lors des permissions sur Paris, il place des dessins à l’Almanach Vermot, la Baïonnette, Le Rire, Le Sourire, Pêle-mêle, le Bulletin des Armées et même un journal anglais. Il rencontre des dessinateurs comme René Vincent où l’éditeur de revues Félix Juven qui l’encouragent à poursuivre dans cette voie. A la fin de la guerre, il attrape la grippe espagnole. En octobre 1918 il monte pour la première fois en avion et en descend tellement enthousiasmé qu’il sera une grande partie de sa vie passionné d’aviation et fera plus tard de nombreuses affiches, dessins, invitations pour l’aéroclub de Laon.
En juillet 17 il se rend à Belfort pour passer des examens afin de valider ses études de médecine. En octobre il quitte le front pour rejoindre une ambulance chirurgicale mobile et ce jusqu’à la fin de la guerre, il pourra alors opérer dans le calme et réviser sa médecine.

L’entre-deux guerres
L’Armistice signée, Laby passe plusieurs semaines très festives en Alsace avant de rejoindre Lyon début 1919 pour y finir ses études médicales. Il passe sa thèse, s’installe en 1920 à Marle; se marie avec Emilie Tartier avec qui il aura un fils en 1921, Jean qui deviendra lui aussi médecin et s’installera à ses côtés après la seconde guerre mondiale.

C’est le soir et les dimanches quand il ne soigne pas ses patients qu’il regagne son atelier au-dessus du cabinet de consultation. Il dessine ce qu’il connaît avant tout : son univers médical et il poursuit dans la direction qu’il a prise dès 1913 lorsqu’il a placé ses premiers dessins dans la revue d’humour médical Le Rictus. Son talent n’avait d’ailleurs pas échappé aux éditeurs de cette revue qui lui confièrent quelques mois plus tard un n° hors série de 44 pages « Médecins et clients » regroupant 42 dessins d’humour médical. Il participera à cette revue bimestrielle jusqu’à son arrêt en 1930. La revue diffusa deux autres recueils regroupant des dessins thématiques parus antérieurement dans la revue « Croquis de pathologie » et Croquis sur les différents muscles de l’anatomie humaine ».
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Dessin paru dans Médecins et clients – Le Rictus – 1914

Le lecteur découvre son sens du jeu de mot, l’humour, la richesse du détail utilisés pour illustrer les maladies, les techniques chirurgicales, les traitements. Ces caractéristiques se retrouveront pendant un demi-siècle dans toute son œuvre qui est avant tout médicale.
C’est ainsi qu’il illustre, souvent sous forme de séries (« Les enfants d’Esculape », « Les fables de Lafontaine », « La vie d’un médecin de campagne » etc.) la majorité des revues humoristiques destinées au corps médical : « L’Esprit Médical », « Balzac », « L’Almanach Sauba » et notamment Ridendo, dès le n° 10 de 1934 jusqu’en mai 1974.
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Dessin paru dans Ridendo 346 – 1970

Dans les années 30, il se rapproche du Parti Social Français, principal parti d’avant-guerre dans lequel il sera assez investi localement, il réalisera un recueil de dessins destiné aux adhérents pour véhiculer leurs idées.
En 1930, il illustre plusieurs livres parus aux éditions Armand Fleury : « Le médecin gastronome » contenant 138 recettes, un pastiche de Rabelais nommé « De la myracvlevse gvarison d’vng parclvz » et plusieurs n° de la revue annuelle « Radio quand tu nous tiens »

La seconde guerre mondiale
La seconde guerre éclate, Laby se retrouve comme médecin militaire à l’hôpital de Marle, à l’arrivé des troupes allemandes, il organise l’évacuation des malades et des blessés puis se replie en Corrèze avant de regagner le Maroc pendant plus de 2 ans. Il reviendra à Marle à la demande expresse de la population n’ayant plus aucun médecin sur le secteur. Durant cette période, il dessinera de nombreuses scènes de la vie quotidienne marocaine : souks, rues foisonnantes, population locale …

 

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Dessin réalisé lors de son séjour au Maroc

Il recevra de nombreuses décorations militaires dont une légion d’honneur en 1952.

L’après guerre
La guerre finie, Laby continue de soigner ses concitoyens tout en poursuivant le dessin d’humour. S’il participe toujours à Ridendo c’est surtout dans la revue Divertissements distribuée par les Laboratoires Lescène qu’il va s’exprimer dans chaque n° dès 1950 en explorant de nombreuses thématiques : chansons paillardes, les muscles, les pathologies, la médecine de papa soit 220 contributions jusqu’en 1968.
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Dessin paru dans Divertissement n° 12-1955

Sa contribution dans cette revue est remarquable par sa régularité, son côté grivois, l’utilisation des deux pages centrales, la couleur contrairement au reste de la revue.
Le lecteur retrouvera aussi diverses contributions sous forme de séries (les péchés capitaux, les signes astrologiques, le sport, la montagne, la plage, la cure thermale, les proverbes..) dans des revues comme « Marius », « Le Hérisson « , « La vie parisienne » notamment avec la jeune ingénue Parisette,
Il est aussi l’auteur de « Les mésaventures de Javert » sous forme de strips
Il aime aussi illustrer des contrepèteries, des chansons.
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Entre 1945 et 1948, pour l’éditeur Armand Fleury, il réalise 11 bandes dessinées de quelques pages pour la jeunesse mettant en scène Dan et Dani, un enfant espiègle et son singe.

Connaissant bien le milieu des Laboratoires Pharmaceutiques, il fera plusieurs contributions pour des médicaments comme l’Ortho-gastrine, le Kaobrol, le Crinoflux, le Laco-derme, la Cérébro-stimuline, l’Oponeuryl, le Réticulène, le Photophos, le Magnoscorbol, le Birectal, le Fucusol, le Galegon, l’Infangyl, le Pyurol… toutes parues dans le journal « Le génie médical » des laboratoires Bouillet en 1957.
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A noter encore des illustrations publicitaires pour les champagnes locaux, le cercle d’escrime d’Epernay, des livres sur sa région, sa ville de Marle, sur les églises fortifiées. Laby pratique aussi volontiers la peinture, la sculpture.

On peut identifier plusieurs caractéristiques dans ses dessins : le médecin apparaît débonnaire et ventru, le jeune homme amoureux longiligne, les cheveux en bataille. De nombreuses planches mettent en scène des foules riches en personnages où l’on décèle quasiment toujours un couple d’amoureux se bécotant dans un coin et un chien sautillant au premier plan.

En 1969, lui qui faisait ses visites en Bugatti, il écrit un article nostalgique sur la première voiture qu’avait acheté son père dans le n° 84 de « Les Cahiers de marottes et violons d’Ingres » intitulé « Le teuf-teuf »

Laby manie ainsi pendant plusieurs décennies le stéthoscope et le crayon avec le même enthousiasme. Si les études médicales développent le sens de l’humour et la dérision afin de mieux supporter la mort et la maladie, il est certain que les expériences vécues sur le front pendant la 1ère guerre mondiale vont définitivement le persuader de poursuivre le dessin humoristique au détriment du dessin réaliste.
Les médecins abonnés aux différentes revues médicales comme Ridendo, Divertissements, Le Génie Médical apprécieront particulièrement le talent de ce confrère à même de croquer avec justesse leur quotidien, leurs anecdotes de consultations.
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 Laby apportant ses dessins à un éditeur parisien dans les années 60

Ses derniers dessins paraissent dans les années 75, il a déjà plus de 80 ans, une vie plus que bien remplie, comme il l’écrivait dans son journal à la fin de la guerre, tous les jours qu’il vivra seront du rab vu le nombre de fois où la mort l’a frôlé !
Il laisse un œuvre unique dans le monde des médecins dessinateurs avant de s’éteindre paisiblement en 1982 entouré de sa famille.


Merci à Florence Goulard, petite-fille de Lucien Laby, et à son mari qui m’ont ouvert chaleureusement leurs archives.
Article rédigé pour la revue Papiers Nickelés n° 35 du 4ème trimestre 2012.

Bibliographie

  1. Illustrations
    • Radio quand tu nous tiens – Armand Fleury – Revue à parution annuelle -1926 – 1931
    • De la myracvlevse gvarison d’Vng Parclvz – Armand Fleury – 1930
    • Le médecin gastronome : 138 recettes pour bien manger – Armand Fleury – 1930
    • Au nez des Fridolins – Armand Fleury – 1945 (dessin de couverture + 1 à l’intérieur)
    • L’homme à l’alouette d’or – Editions de Paris – 1949
    • Loisirs de jeunes au pays de Marle – 1960
    • Notre-Dame de Marle – La Tribune de Thiérache – 1963
  2. Livres
    • Médecins et Clients – Le Rictus – 1914
    • Croquis de pathologie – Le Rictus – Sans date (vers 1915 ?)
    • Thèse : Du rôle de la thoracocentèse dans la production de la granulie au décours des pleurésies – 1920
    • Croquis sur les différents muscles de l’anatomie humaine – Le Rictus – 1922
    • Les dessins de Luc By – Editions de Réalité – 1938
    • Les carnets de l’aspirant Laby, médecin dans les tranchées – Bayard – 2001
  3. Dessins parus dans
    • Le Rictus 1913-1930
    • Bulletin des Armées de la République – 1914 (Dessins proposés mais refusés)
    • L’Excelsior – 1914
    • Le Rire/Le Rire Rouge – 1915-1917 (n° 148)
    • Fantasio – 1915 – 1917
    • Souvenir – 1916
    • La Baïonnette – 1916-1919 (n° 103, 105, 116, 119,121,125, 128, 143, 169)
    • Le Rire Rouge – 1917
    • Le Sourire – 1917 – 1921
    • Almanach Vermot – 1917-1923
    • Le Pêle-mêle – 1917-1918
    • Le Journal Amusant – 1920-1921
    • L’Auto-Garage – 1930-1931
    • Balzac – 1935-1936
    • L’Esprit Médical – 1933-1938
    • Ridendo – 1934-1974
    • Almanach Sauba – 1939
    • Marius – 1949-1953
    • La Vie Parisienne – 1917-1918 puis 1949-1969
    • Divertissements – 1950 – 1968
    • Le Hérisson – 1953
    • Le Génie médical – 1957 (10 séries de 4 dessins)
  4. Articles
    • Le père Jérôme – Ridendo 242 – sept 1960